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avril 2002 - N° 662 - Comprendre

Jean-Louis Dessalles

«Nous parlons car nous sommes une espèce politique»

Pour ce spécialiste de la modélisation cognitive du
langage à l’Ecole nationale supérieure des télécommunications, le langage
est apparu chez les premiers hominidés parce qu’ils étaient des animaux
politiques.

Sciences et Avenir: La politique a-t-elle pour vous des origines
animales?
Jean-Louis Dessalles *: Le comportement de recherche d’alliance est
tellement ancré en nous et tellement universel qu’on ne saurait le voir
comme un produit de la culture. Les humains ont une forte propension à
former des coalitions: liens familiaux, relations professionnelles,
associations, syndicats ou partis politiques. Comme pour de nombreuses
espèces, il s’agit certainement – aujourd’hui comme à l’origine – d’une
question de survie.
Ce comportement constituerait donc une sorte d’assurance vie?
Voyez les cratéropes écaillés, ces oiseaux du désert étudiés par
l’éthologue israélien Amotz Zahavi.Ils défendent en commun leur buisson
contre les autres coalitions de cratéropes. C’est déjà un problème
politique. Si les autres sont alliés entre eux et déterminés à prendre le
pouvoir, vous êtes obligés de vous trouver aussi des alliés, ou alors votre
espérance de vie sera très courte. On l’oublie aujourd’hui parce qu’on a
une police et un Etat, mais un exemple récent de l’Histoire le confirme:
tant qu’ils n’ont pas eu de shérifs, les pionniers d’Amérique du Nord ne
connaissaient que deux moyens de survivre: tirer vite et marcher dos au mur
ou faire partie d’une coalition.
Comment se sont formées ces alliances?
Chez les chimpanzés, la force physique est un critère déterminant. Il vaut
mieux être dans une coalition d’individus vigoureux. Mais contrairement aux
coalitions humaines, les coalitions de chimpanzés ne comprennent
typiquement que deux ou trois membres, si bien que la force physique d’un
seul individu peut faire la différence.
Notre différence avec les chimpanzés ne tiendrait donc qu’à la taille
des coalitions?
Selon le spécialiste du comportement Robin Dunbar, la taille des
coalitions est en effet devenue, chez nos ancêtres hominidés, plus
importante que chez les autres primates, et ce pour des raisons
écologiques. Jusqu’à atteindre cinq à sept individus. Les muscles ne
suffisant plus pour s’imposer, il a fallu trouver de nouveaux critères
d’alliance.
Et c’est ainsi, dites-vous, que le langage a remplacé l’épouillage…
Un autre critère essentiel chez tous les primates, y compris humains, c’est
la fidélité. Les chimpanzés consacrent énormément de temps au grooming, ces
longues séances d’épouillage qui servent à s’assurer l’amitié ou un
comportement neutre chez les singes. Dans un groupe humain nombreux, le
temps qu’un individu peut consacrer à ces contacts apaisants doit être
partagé entre plus de partenaires. Chacun d’entre eux reçoit alors trop peu
pour considérer l’investissement comme «honnête». C’est dans ce contexte
que s’est épanoui un trait caractéristique de l’homme, qui apparaît très
tôt, dès l’âge de 9 mois: non seulement il est curieux – comme un chimpanzé
– mais contrairement à lui, il communique sa curiosité aux autres. Ce
comportement est universel: les ethnologues n’ont jamais décrit de peuples
qui restent silencieux face à la nouveauté.
L’information est donc devenue un atout politique?
Etre le premier à repérer une source de danger, savoir avant les autres
ce qui se passe dans l’environnement social, qui est allié avec qui, qui a
changé de camp, est précieux. Contrairement à ce que l’on pourrait croire,
ce ne sont pas nos facultés de langage qui nous ont permis d’élaborer une
structure sociale complexe. C’est la structuration politique de notre
espèce qui a favorisé l’émergence du langage de type humain. Notre espèce
fut Homo politicus avant d’être H omo loquens, l’homme qui parle. Et les
hominidés ont justement utilisé le langage pour se faire valoir comme
alliés potentiels. Les coalitions se sont alors centrées sur les leaders
les plus pertinents. Mais dans ce scénario politique, l’information n’a que
peu de valeur en soi, elle sert surtout de moyen d’affichage.
Le langage se serait donc développé parce qu’il confère un statut de
chef?
Cette hypothèse permet de résoudre le paradoxe du «langage altruiste».
Pourquoi les individus donnent-ils des informations utiles à leurs
congénères, c’est-à-dire leurs concurrents génétiques? Dans une
compétition, mieux vaudrait garder ces informations pour soi. Sauf si l’on
échange de l’information contre un statut. Ce que gagne le locuteur à être
pertinent, c’est un prestige. Chez nos ancêtres hominidés, ceux qui se sont
donc mis à signaler toutes les situations dignes d’intérêt à leurs
congénères – avec lesquels ils étaient pourtant en compétition – en ont
tiré une reconnaissance sociale. Autant dire un statut élevé, donc un moyen
d’augmenter leurs chances de survie et leur pouvoir reproducteur.
Les leaders d’aujourd’hui sont-ils vraiment toujours les plus
pertinents?
Aujourd’hui, en politique, les gens s’intéressent toujours plus à la
capacité d’un leader à formuler des solutions de manière cohérente qu’à la
manière dont il les applique réellement. D’ailleurs les partis politiques
changent plus souvent de solutions que de chef.
Propos recueillis par R. F.
*Auteur d’Aux origines du langage, Hermès science, 2000.
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