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| LINGUISTIQUE. Homo eructus Les préhistoriens cherchent des traces du premier langage. Par NATALIE LEVISALLES Le lundi 22 janvier 2001 |
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«On n'a pas de preuves directes de l'existence du langage. Mais on a des preuves indirectes.»
| n jour, nos ancêtres ont commencé à parler. Mais quand? Et comment? Pendant longtemps, aucun chercheur sérieux n'aurait rêvé répondre à cette question. Quand les paléontologues essaient de reconstituer les premières pages de l'histoire de l'homme, ils ont des silex pour visualiser les premiers gestes, des fémurs pour imaginer la bipédie et des dents pour reconstituer l'alimentation. Mais comment faire avec le langage, qui ne laisse pas de traces?
Sépultures. Depuis quelques années, des chercheurs ont commencé à s'attaquer à la question. En France notamment, le CNRS a lancé il y a quelques mois un programme interdisciplinaire intitulé «Origine de l'homme, du langage et des langues», coordonné par le linguiste Jean-Marie Hombert. En avril 2000, une conférence internationale sur l'évolution du langage a été organisée à Paris. Et, il y a quelques semaines, un séminaire s'intéressait à «La communication chez nos ancêtres» (1), à l'Ecole nationale supérieure des télécommunications (ENST). Plusieurs disciplines sont directement concernées par l'apparition du langage, la linguistique, bien sûr, mais aussi l'archéologie. «On n'a pas de preuves directes de l'existence du langage, explique l'archéologue Francesco D'Errico, de l'université de Bordeaux. Mais on peut rechercher des preuves indirectes.» Son hypothèse: le langage est apparu chez des individus qui avaient accès à la pensée symbolique. «Les seules preuves indirectes d'une pensée symbolique chez les hommes qui vivaient il y a des dizaines de milliers d'années, ce sont des produits matériels, sépultures et objets d'ornement personnel.» Une sépulture, explique l'archéologue, c'est une tombe dans laquelle on dépose le corps avec des offrandes. Cela «indique qu'on ne veut pas seulement se débarrasser du cadavre, mais qu'on a une vision de l'au-delà. Quand un bébé chimpanzé meurt, sa mère peut le garder un ou deux jours dans ses bras, mais elle ne l'enterre pas. Alors qu'on trouve des sépultures vieilles de 100 000 ans avec des morceaux d'ocre, des bois de cerf, des objets gravés... Les gens qui ont fabriqué ces objets avaient forcément une pensée symbolique, donc le langage». L'autre type de «preuves», ce sont les objets d'ornement personnel, les parures: coquillages gravés, bracelets d'os, dents percées... «Dans les sociétés traditionnelles aujourd'hui, ces objets indiquent l'appartenance à un sexe, un groupe ethnique, une classe d'âge. Avec ces parures, on communique quelque chose. Leur utilisation est liée à un code.» Ce genre d'objets a été retrouvé dans des dizaines de sites. Des colorants au Kenya (40 000 ans), des fragments de parures fabriquées avec des ufs d'autruche en Afrique du Sud (50 000 à 70 000 ans), des coquillages percés et des gravures sur silex en Israël (90 000 à 100 000 ans)... Reste à savoir quand, et pour quelle fonction, le langage est apparu. Le linguiste Jean-Louis Dessalles (ENST) s'est particulièrement intéressé à notre lointain ancêtre Homo erectus, qui vivait il y a 1,5 million d'années. On sait qu'Erectus avait domestiqué le feu. Mais communiquait-il par un langage simplifié? Par des mots isolés? Par des gestes? L'hypothèse de Dessalles est simple: le langage ne laisse pas de fossiles, mais il doit y avoir dans notre comportement et dans notre langage des composantes archaïques héritées d'Erectus. Pidgin. Il est donc parti du travail du linguiste américain Derek Bickerton sur le pidgin. Le pidgin - «Moi Tarzan toi Jane», «Maison voisin feu» -, c'est cette langue sans syntaxe que parlent les adultes d'origines linguistiques différentes quand ils doivent communiquer. C'est la langue qu'ont inventée les esclaves amenés de toutes les régions d'Afrique quand ils ont été réunis dans les plantations des Caraïbes, ou encore les commerçants venus de toute l'Asie qui se sont retrouvés à Hawaii. Quand ces populations restent ensemble plus d'une génération, le pidgin se transforme en créole, qui est, lui, une langue à part entière. Pour Bickerton, le pidgin est le reflet d'un «protolangage», une forme de communication archaïque qui pourrait avoir été utilisée par Homo erectus. Jean-Louis Dessalles va plus loin: pour lui, ce protolangage aurait eu une fonction particulière, qui distingue totalement l'humain des autres grands singes. Le chimpanzé ou le gorille communiquent pour signaler leurs intentions: attaquer, copuler ou se soumettre. Les humains, eux, passent une bonne partie de leur temps à attirer l'attention de leurs congénères sur des faits inattendus: un lapin dans une rue de Paris ou une étoile filante dans le ciel. Un chimpanzé n'est pas indifférent à la nouveauté, mais il n'essaie jamais de faire partager sa surprise. L'hypothèse de Dessalles est donc qu'Homo erectus utilisait ce protolangage sans syntaxe pour signaler des faits inhabituels, agréables ou désagréables. Comment est-on ensuite passé du protolangage d'Erectus au langage de Sapiens? Cela est une autre histoire. (1) Un débat public est organisé mercredi sur le sujet, en partenariat avec Libération, lors de la Semaine de la science de Saint-Michel-sur-Orge. Renseignements: 01 69 04 98 33. |
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